Ecouter aux portes

D’aussi loin que tu te souviennes, tu t’es toujours adonnée à ce jeu interdit. Installée dans un café, assise sous un abribus, sur une marche d’escalier, tu te tenais sage comme une image, si sage que tu finissais par n’être plus qu’un élément du décor. Tes voisins, parents ou amis se mettaient à parler comme s’ils étaient seuls. Et parfois, le miracle survenait, tu avais accès à une vérité cachée, ce que sont les gens dans leur intimité, débarrassés de leur conventions sociales, du groupe et de l’image qu’ils veulent donner aux autres. Nus, humains, trop salement humains. Tu essayais alors de retenir chaque mot, recueillant avec soin ces précieux morceaux d’intimité. Puis tu notais ces bribes de conversation dans un petit carnet dédié. Adulte, tu as continué à rechercher cette fugace lumière. Hier tu étais assise le long des quais lyonnais. Le lieu est important car le couple qui s’est assis sur le banc d’à côté n’était surement pas de Lyon et partageait ses dernières confidences dominicales. Elle, appelons là Laura, était enceinte de six mois. Le ventre rond, la silhouette élargie. Son compagnon lui, avait une dégaine d’anglais. Ils avaient décidé de faire ce voyage pour sauver leur couple. Elle s’est mise à parler de sa grossesse comme personne ne s’autorise à le faire en général. A l’origine elle avait hésiter à  avorter, puis avais décidé de le garder finalement. Depuis, les mois lui paraissaient une torture, détestant son état. Elle se sentait mal, son ventre écrasait sa cage thoracique, l’empêchant de respirer. Elle se trouvait laide, les chevilles comme des troncs d’arbre, des boutons sur le visage. Dis moi la vérité, je suis moche.
Il l’a regardé et a compris qu’il était l’heure d’être sincère. Il a répondu « oui ». C’est vrai qu’elle était plus jolie quand elle n’était pas enceinte, qu’il avait même parfois du mal à la reconnaitre, qu’il avait regardé une photo d’elle avant l’autre jour, espérant que cette autre revienne un jour.
Mais lui-même, il se demandait s’il pourrait tolérer cet état. En réalité, si la nature changeait ses lois et lui proposait d’en faire l’expérience, il ne voudrait pas tenter l’expérience, il ne voudrait pas porter l’enfant. Subir toutes les révolutions qui amènent à la naissance. Sans compter l’inquiétude de savoir un être vivant en lui, quelle idée dérangeante ! Personne ne les avait vraiment prévenus de ce qui les attendaient. On leur avait servi tous les discours de joie sans jamais une once de vérité. Et maintenant ils n’avaient plus le choix. Alors oui, Laura ,’était pas en joie ce jour-là, oui elle était pénible, odieuse et méchante depuis plusieurs mois. Mais lui l’avait emmenée ici pour lui dire qu’elle en avait le droit. Qu’à sa place, il ferait vite, il lui a dit qu’il était heureux à l’idée d’avoir cet enfant et lui a juré que ce serait le seul. Elle a ri et l’a embrassé longuement.
Tu les as trouvé bouleversants. La maternité ne t’attire toujours pas, mais les indiscrétions qui te font sourire béatement continuent à faire vibrer ton coeur.

Jeanne d’Arc sous ecstasy

fuméeCe sont d’abord les yeux qui ouvrent le bal les premiers.
Impossible de ne pas remarquer cet essaim baladeur, ces insectes volants qui partout se posent sur le moindre coin de chair. Ce sont eux qui annoncent le désir renaissant. Ce sont aussi eux qui propagent le mal.

Soudain, à Lyon, quand le soleil revient, les yeux se rouvrent, les gens se cherchent, sortant d’une forme d’hibernation.
Les plus hypocrites posent sur leur nez des lunettes de soleil mais tout le monde sait bien pourtant qu’elles ne sont là que pour cacher le grand retour de la concupiscence. Tout le monde cède progressivement à un effet de contagion, quelle qu’elle soit l’immunité que chacun pensait avoir. Les yeux des autres te piquent, t’attaquent et tu contractes ce virus à ton tour.

Tu sens monter une fièvre, tu à chaud, tu as froid, pourtant tu enlèves ta chemise, mets une jupe et libère tes bras. Tu te mets à délirer à ton tour, à entendre des voix suaves. Une Jeanne D’Arc sous ecstasy.
Le boulanger te dit « Que désirez-vous », et la question prend subitement un double sens. Le commerçant suivant appuie au même endroit : « Dites moi de quoi vous avez envie », « qu’est ce qui vous ferait plaisir »? Je voudrais un kilo de pommes de terre. « Et avec ça, qu’est-ce-que je vous mets » Tu te dis qu’il faudrait rentrer chez toi au plus vite.

Tu sens cette maladie prendre possession de tout ton corps et tu te dis que résolument, rien ne va plus. Tu ne prendras pas le métro, craignant la proximité, car l’épidémie rôde. L’image du wagon te fait l’effet d’une maison close.
Tu appelles Uber. Tu t’assieds à l’arrière en évitant le regard du chauffeur dans le rétroviseur. Tu vas rentrer car tu détestes cet état, tu hais l’idée de cette part animale en toi, qui vient contredire tout concept de l’amour. Tu supportes mal cette emprise de l’hormone sur la raison. Tu ne peux pas te résoudre à accepter que ton comportement, le sentiment d’attraction, soit dicté par la lilibérine que libère ton hypothalamus.

(…)

Cette journée est morte, tu te résous à te mettre en planque, à attendre que l’effet se calme, écrire pour faire passer le temps.
Mais honnêtement, à l’heure qu’il est, même le mot chronique évoque le sexe.
Le fait est que, quoi que tu en dises, tu es comme tout le monde et ne peux penser à autre chose. Et cette obsession mal assumée finira couchée, sur un blog.