L’inconnu du train

Tu l’as maudit ce fichu TER sans prise, ni ordinateur. Avec ses sièges d’une autre époque et ses rideaux jaunis par les milliers de crânes fatigués. Mais qu’importe, tu avais relativisé en prenant livre et cahier. Se munir d’autres outils pour profiter, pour faire autre chose. Et voilà que le train s’élance péniblement : lui aussi est lourd de ces fêtes de fin d’années.

Toi, tu décides de te lancer à toute vitesse dans ton ouvrage, pour vite en finir et avoir le plaisir de passer 2H à choisir le prochain. Les pages te happent tandis que le ronron du train engourdit tes paupières. Tu luttes, balayes le regard sur l’assemblée de voyageurs mornes. Et voilà que quelque chose vient te piquer la rétine, un regard brillant, vif. Tu ne vois pas le visage qui le porte, et tant mieux : tu aimes cette idée qu’une simple partie suffise à définir une personne.
Tu souris à cette pensée, puis reviens à ton livre. Mais c’est trop tard. L’image est imprégnée dans ton esprit, tu y retournes, vérifier que tu ne t’es pas trompée, que ce regard est toujours là. Il sauvera surement ton jugement sur l’assemblée.
Mais à peine a tu réalisé sa particularité que vos regards se heurtent de plein fouet. Collision visuelle : tu souris bêtement de t’être faite prendre en flagrant délit. Mais délit de quoi? Avec un peu de culot, lui aussi pensait la même chose.

Le ballet des regards tantôt fuyants, tantôt insistants va durer un moment. Deux gamins dans une cour de récré qui se cherchent, s’interrogent, s’apprivoisent. Le tout sans un mot, dieu merci. Toute banalité du genre aurait tout détruit. L’inconnu change de position, son visage se dévoile, son sourire aussi.
Tu te surprends alors à imaginer cinquante scénarios différents sur cet inconnu. Paul, (c’est comme ça que tu choisis de le nommer. Ou même Arnaud, cela pourrait coller) est ingénieur. Enfin non, un métier moins chiant… Tu cherches mais ton esprit s’embourbe à se sentir ainsi épié.
Il porte une vision sur le monde : laquelle, tu n’en sais rien, mais il a un avis aiguisé, il peut tenir le rythme de la pensée. Il n’est pas prof non plus.
Tu remarques qu’il marche pas mal à l’usure de ses chaussures : indice précieux. Pas beaucoup de bagages non plus : il travaille. Il semble être totalement intégré dans cette société où tout va vite, où l’esprit doit comprendre, réagir et s’adapter en permanence. Ton « Qui est-ce ? » grandeur nature te fait oublier ton livre soudainement si fade.

Aléas de voyage, il perd sa place et à défaut, se rapproche de toi. Enfant timide, tu recules dans ton siège : il s’agir désormais d’avancer à visage découvert. La dualité s’installe en toi : disparaitre ou se planter devant lui. D’habitude tu aurais facilement pris les devants pour cacher cette faiblesse. Mais aujourd’hui, tu oses céder et gouter à une forme de lâcher prise. Alors vos regards s’éparpillent, se recentrent, et bientôt tes yeux se posent sur ses mains. Tu as toujours fait une fixette sur les mains masculines. Et celles-ci battent un jeu de cartes si méthodiquement que tu comprends : Paul est magicien.
Tu rembobines les quarante-huit scénarios précédents comme l’aurait fait Amélie Poulain. Le mystère semble levé sur cet artiste qui a su te faire voyager.

Le train s’arrête alors. Tu apprendras qu’il s’appelait Rémi.
Le générique de fin se lance alors dans ton casque et la nuit aspire tes pensées.

Inspiration flamboyante

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L’envie t’a prise comme ça, entre deux achats de Noël. Un rayon de soleil et un air plaisant dans les oreilles viennent de changer la face de ton après-midi. Tu n’as plus qu’une idée en tête, fuir cette foule de consommation, cette jungle de bruits. Tu ne parviens quasiment plus à distinguer ton flow Deezer entre les revendications politiques des uns, les cris stridents des enfants, du groupe folko-n’importe quoi qui essaye de se faire connaître.

Ta seule idée à ce moment est de prendre un autre chemin, alors tu te mets à courir. Malheureusement ta paire d’escarpins te retient de fouler le bitume, un carcan social à tes pieds t’empêchent de retrouver ce besoin basique qu’est celui de la bouffée d’air frais.

Instinctivement, tu empruntes les quais pour te rapprocher de la nature et trouver quoi ? Tu ne le sais pas toi-même, mais ton instinct semble le savoir. Alors une fois n’est pas coutume, tu l’écoutes. Certains appelleront ça un retour aux basiques, toi tu le nommes inspiration.

A mesure que tu marches, ton sourire grandit et mieux encore, l’inspiration vient. Soudainement tu ressens une furieuse envie de gratter ton humeur sur un bout de papier. Pas de chance pour cette fois, le carnet est resté sur ton four, entre tes médocs et tes vitamines pour ne pas chopper le mal de vie. Tu voudrais t’asseoir et profiter mais un feu de passion brûle tes entrailles. Alors tu aperçois un papy courbé sur un banc, les doigts plein d’aquarelle, lui a choisit de figer ce moment. Tu souris tendrement, c’est presque con mais savoir que sur terre, au moins un individu partage ce moment avec toi te rend guillerette. Alors que ce moment pourrait te jeter ton célibat en pleine face, tu décides de le prendre du bon côté et de continuer à ressentir.

Le soleil hivernal disparaît sous un nuage gris et se retrouve engloutit en moins de 10 minutes. Déjà ton chemin se termine, il faut remonter l’escalier, retrouver la rue, l’ascenseur. A peine la porte fermée, se jeter sur son carnet et résister à la tentation d’allumer la télévision : vieille habitude qui détruira à coup sur la magie de ces instants. Tu résistes, les mots se déchainent, ça cogne d’inspiration, c’est mordant, graver des mots te grise. Depuis tes 12 ans, tu n’as pas trouvé meilleur exutoire.

La sonnerie de ton téléphone retentit alors, déchirant l’ambiance parfaite que ton imaginaire développait. Tu lis « Papa », et tu ne peux résister, tu décroches et ferme ton cahier. La faille était idéale, mais déjà la vie reprend le dessus.

Ecouter aux portes

D’aussi loin que tu te souviennes, tu t’es toujours adonnée à ce jeu interdit. Installée dans un café, assise sous un abribus, sur une marche d’escalier, tu te tenais sage comme une image, si sage que tu finissais par n’être plus qu’un élément du décor. Tes voisins, parents ou amis se mettaient à parler comme s’ils étaient seuls. Et parfois, le miracle survenait, tu avais accès à une vérité cachée, ce que sont les gens dans leur intimité, débarrassés de leur conventions sociales, du groupe et de l’image qu’ils veulent donner aux autres. Nus, humains, trop salement humains. Tu essayais alors de retenir chaque mot, recueillant avec soin ces précieux morceaux d’intimité. Puis tu notais ces bribes de conversation dans un petit carnet dédié. Adulte, tu as continué à rechercher cette fugace lumière. Hier tu étais assise le long des quais lyonnais. Le lieu est important car le couple qui s’est assis sur le banc d’à côté n’était surement pas de Lyon et partageait ses dernières confidences dominicales. Elle, appelons là Laura, était enceinte de six mois. Le ventre rond, la silhouette élargie. Son compagnon lui, avait une dégaine d’anglais. Ils avaient décidé de faire ce voyage pour sauver leur couple. Elle s’est mise à parler de sa grossesse comme personne ne s’autorise à le faire en général. A l’origine elle avait hésiter à  avorter, puis avais décidé de le garder finalement. Depuis, les mois lui paraissaient une torture, détestant son état. Elle se sentait mal, son ventre écrasait sa cage thoracique, l’empêchant de respirer. Elle se trouvait laide, les chevilles comme des troncs d’arbre, des boutons sur le visage. Dis moi la vérité, je suis moche.
Il l’a regardé et a compris qu’il était l’heure d’être sincère. Il a répondu « oui ». C’est vrai qu’elle était plus jolie quand elle n’était pas enceinte, qu’il avait même parfois du mal à la reconnaitre, qu’il avait regardé une photo d’elle avant l’autre jour, espérant que cette autre revienne un jour.
Mais lui-même, il se demandait s’il pourrait tolérer cet état. En réalité, si la nature changeait ses lois et lui proposait d’en faire l’expérience, il ne voudrait pas tenter l’expérience, il ne voudrait pas porter l’enfant. Subir toutes les révolutions qui amènent à la naissance. Sans compter l’inquiétude de savoir un être vivant en lui, quelle idée dérangeante ! Personne ne les avait vraiment prévenus de ce qui les attendaient. On leur avait servi tous les discours de joie sans jamais une once de vérité. Et maintenant ils n’avaient plus le choix. Alors oui, Laura ,’était pas en joie ce jour-là, oui elle était pénible, odieuse et méchante depuis plusieurs mois. Mais lui l’avait emmenée ici pour lui dire qu’elle en avait le droit. Qu’à sa place, il ferait vite, il lui a dit qu’il était heureux à l’idée d’avoir cet enfant et lui a juré que ce serait le seul. Elle a ri et l’a embrassé longuement.
Tu les as trouvé bouleversants. La maternité ne t’attire toujours pas, mais les indiscrétions qui te font sourire béatement continuent à faire vibrer ton coeur.

Jeanne d’Arc sous ecstasy

fuméeCe sont d’abord les yeux qui ouvrent le bal les premiers.
Impossible de ne pas remarquer cet essaim baladeur, ces insectes volants qui partout se posent sur le moindre coin de chair. Ce sont eux qui annoncent le désir renaissant. Ce sont aussi eux qui propagent le mal.

Soudain, à Lyon, quand le soleil revient, les yeux se rouvrent, les gens se cherchent, sortant d’une forme d’hibernation.
Les plus hypocrites posent sur leur nez des lunettes de soleil mais tout le monde sait bien pourtant qu’elles ne sont là que pour cacher le grand retour de la concupiscence. Tout le monde cède progressivement à un effet de contagion, quelle qu’elle soit l’immunité que chacun pensait avoir. Les yeux des autres te piquent, t’attaquent et tu contractes ce virus à ton tour.

Tu sens monter une fièvre, tu à chaud, tu as froid, pourtant tu enlèves ta chemise, mets une jupe et libère tes bras. Tu te mets à délirer à ton tour, à entendre des voix suaves. Une Jeanne D’Arc sous ecstasy.
Le boulanger te dit « Que désirez-vous », et la question prend subitement un double sens. Le commerçant suivant appuie au même endroit : « Dites moi de quoi vous avez envie », « qu’est ce qui vous ferait plaisir »? Je voudrais un kilo de pommes de terre. « Et avec ça, qu’est-ce-que je vous mets » Tu te dis qu’il faudrait rentrer chez toi au plus vite.

Tu sens cette maladie prendre possession de tout ton corps et tu te dis que résolument, rien ne va plus. Tu ne prendras pas le métro, craignant la proximité, car l’épidémie rôde. L’image du wagon te fait l’effet d’une maison close.
Tu appelles Uber. Tu t’assieds à l’arrière en évitant le regard du chauffeur dans le rétroviseur. Tu vas rentrer car tu détestes cet état, tu hais l’idée de cette part animale en toi, qui vient contredire tout concept de l’amour. Tu supportes mal cette emprise de l’hormone sur la raison. Tu ne peux pas te résoudre à accepter que ton comportement, le sentiment d’attraction, soit dicté par la lilibérine que libère ton hypothalamus.

(…)

Cette journée est morte, tu te résous à te mettre en planque, à attendre que l’effet se calme, écrire pour faire passer le temps.
Mais honnêtement, à l’heure qu’il est, même le mot chronique évoque le sexe.
Le fait est que, quoi que tu en dises, tu es comme tout le monde et ne peux penser à autre chose. Et cette obsession mal assumée finira couchée, sur un blog.